
L’histoire de la Seconde Guerre mondiale est souvent abordée à travers les grands affrontements terrestres, les décisions des états-majors alliés ou les personnages clés de cette époque. Pourtant, loin des lignes de front principales, des théâtres d’opérations plus discrets mais tout aussi impitoyables ont joué un rôle important dans le basculement des forces. C’est le cas de la Corne de l’Afrique et, plus particulièrement, de la Côte Française des Somalis (CFS) — l’actuelle République de Djibouti.
Entre 1940 et 1942, ce petit territoire colonial français se retrouve plongé dans une situation paradoxale. Fidèle au gouvernement de Vichy sous la direction féroce du gouverneur Pierre NOUAILHETAS, un fervent pétainiste, la colonie subit un blocus maritime et terrestre de la part des forces britanniques. Dans cette enclave écrasée par la chaleur et affamée par les pénuries alimentaires du blocus, une guerre de l’ombre s’installe. C’est l’histoire de la « dissidence » : celle principalement de militaires refusant l’armistice, cherchant par tous les moyens à rejoindre les Forces Françaises Libres (FFL) du général de GAULLE en fuyant en Somalie britannique voisine (Somaliland), à Aden au Yémen ou en Ethiopie.
Parmi d’autres résistants – ils furent toutefois assez peu nombreux en CFS à cette époque -, au cœur de cet élan de la première heure se dresse un personnage méconnu, une figure aussi singulière que tragique : Roger DONNARD[1]. Il est le tenancier d’une maison close en bord de mer qui a pour nom « La Brise de Mer ». Cet homme très ordinaire va utiliser la localisation de son bordel donnant sur la plage pour organiser une filière d’évasion, permettant à plusieurs sous-officiers de s’échapper en houri (pirogue locale de pêcheur) sous le couvert de la nuit.
Dénoncé, arrêté, jugé pour « encouragement de militaires français à la désertion au profit d’une puissance étrangère », condamné pour « trahison » puis fusillé par les autorités vichystes le 16 décembre 1941, Roger DONNARD subira la double peine de la mort physique et de la spoliation matérielle de ses biens.
On a récemment découvert aux archives de Vincennes le témoignage[2] du Chef de Bataillon Edmond MAGENDIE[3, Compagnon de la Libération[4], qui, après s’être lui-même évadé de Djibouti en septembre 1940, était Chef de poste FFL dans la bourgade côtière de ZEILA au Somaliland. Il a accueilli de nombreux évadés et il a largement organisé la résistance gaulliste de la CFS. Il témoigne en sa faveur et il nous semble important de porter ce document, inconnu jusqu’à présent, à la connaissance du public.
Ce bref article se propose donc d’explorer le destin de cet effacé de la résistance à la croisée de trois dimensions :
Tout d’abord au prisme des archives officielles : de la froideur bureaucratique des décrets de confiscation de Vichy à l’attestation de réhabilitation d’Edmond MAGENDIE qui dépeint Roger DONNARD comme un « patriote exemplaire mort pour la France ».
Basées sur une riche bibliographie, on trouve aussi des informations intéressantes sur cette période charnière et le personnage dans le livre du chercheur universitaire Lukian PRIJAC [5]portant sur le blocus de Djibouti ou encore dans l’ouvrage de l’ancien gouverneur de Djibouti, Hubert DESCHAMPS, intitulé Roi de la brousse – Mémoires d’autres mondes [6].
Il y a aussi ce que l’on pourrait appeler le prisme littéraire à travers les récits contrastés de l’écrivain-aventurier Henry de MONFREID et du journaliste Hassoldt DAVIS, (lui-même ancien FFL [7) qui oscillent entre le cynisme du fait divers pour le premier et le romantisme de l’épopée pour le second. On a également trouvé un témoignage poignant, celui de Pierre-André DOUX, sur son ami Roger dont il donne la version détaillée, certainement véridique, de son exécution [8].
Il y a enfin la postérité mythologique par la redécouverte de ce drame colonial sous les crayons du célèbre dessinateur Hugo PRATT, qui a vécu dans plusieurs pays de la Corne de l’Afrique dans sa jeunesse. Il immortalisera l’atmosphère de cette époque dans son ouvrage qui porte comme titre, ce n’est pas un hasard, « Brise de mer [9] », dans sa célèbre série de bande dessinée intitulée : « Les Scorpions du désert ».
À travers l’examen de tous ces documents, il s’agit de redonner sa juste place à un homme marginalisé par son statut social, mais dont le sacrifice ultime rappelle que la liberté s’est aussi reconquise grâce à des hommes ordinaires sur les rivages lointains de la mer Rouge.
[1] Il n’existe pas, à notre connaissance, de photo de Roger DONNARD, disponible sur internet en tout cas. Il est né le 23 mars 1907 à ORLEANSVILLE (Algérie) et donc exécuté le 16 décembre 1941 à Djibouti. Il est enterré dans le cimetière d’AMBOULI à DJIBOUTI. Au fil de la lecture des textes cités, on peut constater que l’orthographe de son nom varie d’un auteur à un autre.
[2] Cotes des cartons d’archives au SHD de Vincennes : GR 7 H 10 et GR 7 H 11
[3] https://www.francaislibres.net/liste/fiche.php?index=8256
[4] https://www.ordredelaliberation.fr/fr/compagnons/edmond-magendie
[5] Lukian PRIJAC, Le blocus de Djibouti – Chronique d’une guerre décalée (1935-1943), L’Harmattan, 2024, 449p
[6] Hubert DESCHAMPS, Roi de la brousse – Mémoires d’autres mondes, Berger-Levrault, 1975, 259p.
[7] https://www.francaislibres.net/liste/fiche.php?index=6361
[8] https://lesparolesrestent.webnode.fr/histoire-familiale2/memoires-dun-compagnon/
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