Le saviez-vous ? Le cinéaste Jean-Pierre MELVILLE né Grumbach, résistant, évadé, servit au  1er RA de la DFL

par Florence ROUMEGUERE
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Jean-Pierre Melville était un ami de la famille Roumeguère (archives familiales).

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La Lettre de la Fondation de la Résistance (2016) a dédié son dossier thématique au cinéaste Jean-Pierre Melville, combattant de la campagne de France, résistant, évadé par l’Espagne, membre des Forces Françaises Combattantes et de la 1ère DFL.

Présentation par Jacques Vistel, alors Président de la Fondation de la Résistance (il est décédé en 2017).

Toute l’œuvre de Jean-Pierre Melville est baignée par le souvenir rémanent de la Seconde Guerre mondiale qu’il définissait lui-même comme une époque « abominable, horrible… et merveilleuse ».

On lui doit notamment l’adaptation de deux œuvres littéraires remarquables tant par la façon dont elles ont été écrites que par la force évocatrice de la Résistance qu’elles contiennent.

Au début de sa carrière, en 1947, il tourne dans des conditions pour le moins précaires Le Silence de la mer, son premier long-métrage adapté de la nouvelle de Jean Bruller alias Vercors publiée clandestinement aux Éditions de Minuit. En 1969, quatre ans avant sa disparition, il porte au cinéma l’œuvre de Joseph Kessel L’Armée des ombres. Deux films qui continuent encore aujourd’hui à nous émouvoir

Les films qu’ils soient produits pour le cinéma ou pour la télévision sont, à mon sens, de bons médias pour faire découvrir la Résistance aux jeunes générations et au grand public. Il faut pour s’en convaincre constater le succès de la série Un village français. À ce sujet, qu’il me soit permis de saluer le travail fait par l’association Ciné histoire et sa présidente Nicole Dorra qui avait lancé en 1997 le festival du film de la Résistance au sein de Mémoire et Espoirs de la Résistance (MER), l’association des amis de la Fondation de la Résistance.

La Lettre de la Fondation de la Résistance n° 84 – mars 2016

Deux articles de la Lette viennent éclairer le parcours de Jean-Pierre Melville pendant la Guerre

Un itinéraire dans la guerre : Jean-Pierre Grumbach, dit Cartier, dit Melville, par Bruno Leroux

« Jean-Pierre Grumbach naît à Paris en 1917 dans une famille juive aisée originaire de Belfort. Après le décès de son père, il travaille à 17 ans comme courtier puis représentant, avant de faire ses deux années de service militaire en région parisienne. On sait qu’il adhère au mouvement antifasciste Amsterdam-Pleyel, peut-être influencé par son frère Jacques, élu et journaliste socialiste – et de quinze ans son aîné. Jean-Pierre reste avec son unité (le 79e régiment d’artillerie de la 3e division légère mécanique) lors de la mobilisation de 1939, et vit avec elle la campagne des Flandres, l’évacuation de Dunkerque vers l’Angleterre, le retour par Brest, puis la retraite vers le sud. De la Résistance… Démobilisé à Mazamet, il cherche d’abord avec Jacques à quitter la métropole par Marseille, en vain. Il reste dans la cité phocéenne durant toute l’année 1941, ayant trouvé un emploi de représentant, et commence à distribuer de la propagande clandestine. Sans doute grâce à son frère, il a fait la connaissance de Daniel Mayer, qui constitue cette année-là le Comité d’Action Socialiste clandestin de zone Sud tout en diffusant le journal du mouvement de résistance Libération.

Début 1942, Jean-Pierre rejoint à Castres son frère Jacques, et sa sœur Janine dont le mari possède là-bas une usine de tissage. Il y est employé quelques mois, puis travaille comme acheteur pour un confectionneur et fourreur parisien. Du point de vue de la Résistance, il déclarera au BCRA « s’être occupé de Combat et de Libération qui étaient fondus en une seule organisation à Castres, de mai à juillet 1942 », puis avoir été membre d’un réseau de renseignement, de septembre à novembre. Son chef, pour lequel il a repéré notamment un terrain d’atterrissage près de Castres, était un certain Ribet, alias Amédée.

Deux témoignages appuient ses déclarations : celui d’un ami de la famille, Pierre Dreyfus-Schmidt, qui relate son propre enrôlement dans le réseau par Jean-Pierre alors dénommé Cartier. Et celui de Philippe Valat, un ancien camarade de soirées « cinéma » que Jean-Pierre retrouve par hasard à l’été 1942 et à qui il semble devoir le contact avec Amédée.

Valat travaille comme opérateur radio de la mission Salles, de la France libre, mais il passe durant cette période au service des Britanniques, son chef ayant été arrêté. Amédée, le « patron » de Jean-Pierre, œuvrait-il pour un service allié plutôt que pour la France libre ? Des recherches restent à mener. …aux Forces Françaises Combattantes.

L’invasion allemande de la zone Sud, provoquée par le débarquement allié en Afrique du Nord, pousse Grumbach-Cartier – qui avait déjà demandé vainement à Valat de l’aider à rejoindre les FFL – à franchir les Pyrénées le 14 novembre 1942, avec un passeur. Comme bien d’autres, il est arrêté en Espagne et passe cinq mois en prison du 4 décembre 1942 au 31 mai 1943, puis en résidence surveillée jusqu’au 25 juin. Il peut enfin gagner Gibraltar, d’où il rejoint par bateau l’Angleterre le 24 juillet.

C’est là qu’il signe son acte d’engagement dans les Forces Françaises Combattantes le 12 août 1943, spécifiant quelques jours plus tard qu’il veut désormais servir sous le nom de « Jean-Pierre Melville », en hommage au romancier américain. Et comme pour signifier qu’il se projette désormais vers un autre futur, lui qui est fou de cinéma depuis l’adolescence met sur les formulaires qu’on lui fait remplir, comme profession : « industrie cinématographique ».

Dans la deuxième quinzaine d’octobre, il rejoint l’Algérie pour être affecté à la 1re Division Française Libre comme artilleur. Il suivra la division sur le front d’Italie, participant à l’offensive décisive sur Cassino (au Garigliano) (mai 1944) puis à la remontée vers Florence, ainsi qu’au débarquement de Provence et à la remontée vers Lyon (août-septembre 1944).

Légèrement blessé, il ne fera pas les campagnes des Vosges et d’Alsace et restera ensuite à Paris jusqu’à la fin du conflit. En 1952, le corps de son frère Jacques, porté disparu alors qu’il avait lui aussi tenté de franchir la frontière, est retrouvé dans les Pyrénées. Il a été tué d’une balle dans la tête par un passeur, qui sera jugé, mais gracié pour services rendus à la Résistance ».

De la résistance comme manière d’être, par Olivier Bohler, réalisateur, producteur, docteur en Lettres et Arts de l’université d’Aix-en-Provence

« Dans l’imaginaire du grand public, l’œuvre de Jean- Pierre Melville s’est longtemps résumée à ses trois plus grands succès : Le Samouraï (1967), L’Armée des ombres (1969), Le Cercle rouge (1970). Pour les critiques de l’époque, ces trois films qui s’enchaînent entre 1967 et 1970, valent par leur efficacité, ou au contraire doivent être rejetés parce qu’ils symbolisent la quintessence d’un cinéma jugé trop froid, ou trop populaire, voire « gaulliste (2) » pour le second.

Bien que Le Silence de la mer, premier film de Melville, remonte à 1947, rares sont ceux qui font alors le lien entre ces deux veines, ces piliers, pourrait-on dire, qui structurent l’ensemble du cinéma de Melville : le film « de gangsters » et le film consacré à la Seconde Guerre mondiale, qui ne sont en réalité que les deux facettes d’un travail extrêmement personnel et unique en son genre en France. Le refus de l’épopée Melville, profond admirateur du cinéma américain, connaissait les grands films « de guerre », relatant d’immenses batailles, décrivant le courage des hommes sous le feu de la mitraille, leur héroïsme face à la mort. Force est de constater cependant qu’aucun de ses films directement liés à la guerre ne traite de ce type de situation. En fait, le cinéaste ne s’est jamais intéressé qu’à l’Occupation et à la Résistance.

Cela pourrait sembler une facilité : la reconstitution y reste plus aisée, moins coûteuse financièrement – mais ce serait oublier quel courage cela demande de traiter, comme il le fait dans Le Silence de la mer en 1947, de la complexité et de l’ambiguïté des relations humaines dans une guerre placée d’emblée comme ne pouvant, justement, se réduire à un simple affrontement direct.

Car c’est bien là que les films « de guerre » échouent en général : en capitalisant sur l’affrontement des « bons » contre les « méchants », ils se dépouillent souvent de toute réflexion morale et de toute perspective historique, pour verser dans le manichéisme.

 En outre, pour ce qui concerne la Résistance, Melville ne s’est pas fait le chantre de son épopée, traitant des moments clefs de son action ou de ses grandes figures. On sait qu’il a écrit un scénario – malheureusement égaré aujourd’hui – consacré à Jean Moulin (4), mais le fait même qu’il ne l’ait pas réalisé est significatif, car Melville n’est pas le genre de réalisateur à abandonner pour rien un projet.

Aucun nom de réseau n’est jamais mentionné dans ses films, pas plus que ceux d’aucun dirigeant. Même les événements historiques d’importance semblent effacés, noyés dans ce brouillard d’une époque. Ainsi, l’action de L’Armée des ombres est censée se dérouler entre le 20 octobre 1942 et le 23 février 1943, soit sur quatre mois. Mais ces dates ne représentent rien de symbolique quant à la chronologie de la Seconde Guerre mondiale – la première est en fait celle de l’anniversaire de Melville ! – alors que se produisent des événements d’importance. Rien non plus n’évoque les figures clefs ou les réseaux résistants dans Léon Morin, prêtre : les repères historiques les plus clairs donnés par le film sont, au début, l’arrivée de l’armée italienne, puis son remplacement par l’allemande, dans cette petite ville de province dont le nom ne sera même jamais cité… En réalité, Melville traite de ce qu’on pourrait nommer « l’action résistante » ou du « fait d’être résistant ». Ses personnages sont des anonymes, pour lesquels résister est un état, une manière de vivre, qui les résume entièrement. De leurs raisons, on ne connaît généralement rien : chacun apparaît avec son caractère et ses méthodes, mais tous sont des solitaires, des figures isolées qui ne se croisent dans la nuit que pour servir la même cause, et disparaître ensuite chacun de son côté, sans poser de question. Ainsi portée à une forme d’épure, la question de la résistance peut s’inscrire dans tous les contextes et toutes les époques.

C’est ainsi que ces préoccupations irriguent aussi les films de gangsters de Melville, qui reposent sur le même schéma : on fait un coup ensemble et on disparaît, en essayant de faire cela avec la plus grande rigueur morale, sans trahir, et dans la fraternité – la tragédie attendant chacun au tournant, parce qu’une faute infime a été commise.

Même dans Léon Morin, prêtre, les résistants n’apparaissent qu’une seule fois : une poignée d’hommes viennent assister aux baptêmes de leurs enfants – dont il est ironiquement spécifié qu’ils sont « demi juifs ou descendants de communistes à part entière ». Ils repartent après la cérémonie vers le maquis, petit groupe anonyme s’éloignant de dos vers la masse sombre des montagnes, tandis que quelques notes de musique reprennent Le Chant des partisans. En termes cinématographiques, c’est plutôt de partisans « hors-champ » qu’il faudrait parler. »

Une rupture d’anévrisme ôte la vie à Jean-Pierre Melville en 1973, alors qu’il n’était âgé que de 55 ans. Le cinéaste français repose au cimetière de Pantin en Seine-Saint-Denis.

Article mis en ligne par Florence Roumeguère

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L’Armée des ombres

Ancien résistant, Jean-Pierre Melville porte depuis la fin de la guerre le projet de réaliser un film sur ces combattants de l’ombre. Après avoir évoqué l’Occupation de façon plus ou moins détournée dans Le Silence de la mer et Léon Morin, prêtre, le cinéaste adapte enfin en 1969 le livre de Joseph Kessel, L’Armée des ombres, en y injectant ses propres souvenirs. À l’imagerie héroïque de la Résistance, Jean-Pierre Melville préfère filmer ces hommes et ces femmes luttant quotidiennement contre l’occupant nazi. Prenant à contre-pied les codes du film de héros, il se concentre sur les silences, les tâches répétitives de ces personnages soumis à une tension permanente, guettant la mort à chaque coin de rue. Merveilleusement interprété par Lino Ventura, Paul Meurisse, Jean-Pierre Cassel et Simone Signoret, L’Armée des ombres peint avec une rare justesse les traits de la nature humaine, entre loyauté, sacrifice et trahison. 

Filmographie

1946 : Vingt-quatre heures de la vie d’un clown (court-métrage)

1947 : Le Silence de la mer

1950 : Les Enfants terribles

1953 : Quand tu liras cette lettre

1955 : Bob le flambeur

1959 : Deux hommes dans Manhattan

1961 : Léon Morin, prêtre

1962 : Le Doulos

1963 : L’Aîné des Ferchaux

1966 : Le Deuxième Souffle

1967 : Le Samouraï

1969 : L’Armée des ombres

1970 : Le Cercle rouge

1972 : Un flic


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Jean-Pierre Melville, entretien avec Jacques Chancel (enregistrement audio)

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