
« Je grimpe sur les chars en marche, j’engueule Pierre et Paul, je dis merde aux obus et ça avance. Je ne serai jamais un vrai général, mais ma division est une vraie division. »
Ainsi parlait Diego Brosset.
Il avait raison : il n’a jamais été « un vrai général », c’est-à-dire un général comme les autres. Il fut beaucoup mieux que cela : un vrai chef, un chef charismatique, toujours en tête de ses troupes, bousculant à la fois ses hommes et ses ennemis. Déroutant, fascinant, entraînant, il donne toute sa mesure lors de la prise de Rome, puis de la poursuite en Toscane
Nommé commandant de la 1re Division française libre le 5 août 1943, il écrit au général de Gaulle : « Je ne me cache ni la difficulté de la tâche qui m’incombe, ni la légèreté qu’il pourrait y avoir à l’assumer allègrement porté par la vanité d’en avoir été jugé digne. » Il entreprend sans tarder de réorganiser une division où il fait figure de « nouveau » auprès d’hommes qui ont un beau palmarès à leur actif et ne sont pas disposés à se laisser prendre en main sans renâcler.
Témoin direct, le général Saint-Hillier raconte : « Il impose une discipline rigoureuse. Il mène sa vie comme sa voiture, à cent à l’heure. Il dort peu ; à 4 heures, il est debout, sortant de son camion PC sans faire de bruit pour ne pas réveiller son aide de camp. Un peu plus tard, il fera sa culture physique, galopera à cheval. Il parle, ordonne, écrit, enseigne. »
Le 23 août 1944, il entre dans les premiers à Toulon, toujours occupée ; en revanche, quelques jours tard, c’est dans Lyon déjà libérée qu’il fera son entrée, avec un panache qui lui vaudra une popularité immédiate.
« Je revois, témoigne le commissaire de la République Yves Farge, cette silhouette de héros au torse bombé, les deux poings sur les hanches, cet homme superbe dans sa prestance et dans son cri ; cette autorité de soldat qui, d’un mot cru, retourne la situation, puisque aussitôt la colère se mue en acclamations. »
Nommé commandant d’armes de Lyon et général de division, il ne tarde pas à reprendre la poursuite vers Dijon, avant de relever la 45e Division d’infanterie américaine dans le Jura
à l’aube du 20 novembre 1944, il s’élance en jeep vers le front de Belfort, avec son chauffeur et son deuxième officier d’ordonnance, le célèbre acteur Jean-Pierre Aumont. Il est radieux : « Tout marche bien, nous serons ce soir à Giromagny », s’écrie-t-il. Il visite les unités, harcèle les hommes, court, saute, bondit sous une pluie torrentielle. Sa jeep verse dans le fossé, il en demande une autre, prend le volant, et fonce vers Champagney :
« Jamais je ne l’avais vu aussi fougueux, aussi impatient », se souviendra Jean-Pierre Aumont, qui l’entend s’écrier à plusieurs reprises : « La vie est magnifique ! » Il dit aussi : « C’est merveilleux ! » C’est à peine si le chauffeur a le temps de le mettre en garde : » Méfiez-vous, mon général, la jeep déporte à gauche quand on freine… » Un coup de frein brutal pour éviter des sapeurs qui travaillent sur un pont surplombant le Rahin. L’officier d’ordonnance et le chauffeur son éjectés ; le général, cramponné à son volant, bascule dans la rivière. On ne retrouvera son corps que deux jours plus tard.
« Jamais, écrit de Gaulle à sa veuve, […] je n’ai eu du général Brosset autre chose que des preuves éclatantes d’ardeur, de noblesse de cœur, de désintéressement, de dévouement à son devoir et à tous ceux qui dépendaient de lui. Tout bas, pour moi-même maintenant, je le remercie de m’avoir si souvent réconforté sur une route difficile par l’exemple qu’il donnait. »
Le jour même de sa mort, il reconnaît Brosset comme un Compagnon de la Libération.
François Broche
