Au soir du 10 juin 1942, il y a 83 ans jour pour jour, quelques heures avant l’évacuation de la position, le général Koenig reçoit à son PC de Bir Hakeim un télégramme du général de Gaulle :
« Sachez et dites à vos troupes que toute la France vous regarde et que vous êtes son orgueil. »
Deux ans après l’écrasante défaite de juin 1940, la bataille de Bir Hakeim a symbolisé la renaissance de la France.
Je voudrais rappeler quelques évidences qu’il serait difficile de contester :
Pour la première fois, les Forces françaises libres affrontent l’armée allemande – en l’occurrence l’Afrika Korps, commandé par Erwin Rommel, le plus prestigieux général du Reich, qui sera fait maréchal après la bataille. Jusqu’à alors, les Français libres n’ont été engagés que contre les Italiens, en Erythrée puis à Koufra, puis contre les Français demeurés fidèles à Vichy en Syrie.
La Brigade française libre – future Division française libre ou 1re DFL – commandée par le général Koenig était composée d’une extraordinaire mélange d’ethnies et de populations venant de tous les territoires ralliés au général de Gaulle : Nord-Africains, Africains et Malgaches, Libanais et Syriens, Vietnamiens, Polynésiens et Calédoniens, bien sûr aussi Français, Belges, républicains espagnols et quelques Anglais, il y avait même dans les deux bataillons de la Légion étrangère, des Allemands et des Italiens, dont il n’est pas difficile d’imaginer le sort s’ils avaient été faits prisonniers par les troupes de l’Axe germano-italien…
Il n’est pas niable que Rommel s’est obstiné à vouloir prendre à tout prix Bir Hakeim, qui n’avait pourtant aucune valeur stratégique dans la bataille du désert, alors qu’il aurait dû contourner la position et poursuivre son offensive vers l’Egypte et le canal de Suez. C’était une erreur car il a perdu beaucoup de temps et d’énergie, et c’’est un Afrika Korps affaibli par le long siège de Bir Hakeim qui a livré et perdu la dernière bataille de la guerre du désert contre les Anglais et les Français à El Alamein cinq mois après Bir Hakeim.
Le bilan politique de la bataille est extraordinairement bénéfique pour la France Libre : les Anglo-Saxons considèrent désormais les Français comme des alliés à part entière, ils ne pourront plus les ignorer comme ils ont trop tendance à le faire jusqu’à présent. Aux Communes, Churchill fait l’éloge des « splendides Français libres ». « Quelle réclame pour la France Libre et pour la France tout court ! », télégraphie Leclerc à Koenig. Dans le monde, l’écho de la bataille est immense. Dans les capitales alliées, les représentants de la France Libre sont félicités. Aux quatre coins de la France et de l’Empire et jusque dans les camps de prisonniers, beaucoup de Français jugent que le moment est venu de relever la tête.
Et pourtant, si elles ne sont pas toujours battues en brèche frontalement, ces évidences sont parfois remises en cause.
Bien sûr, il n’est pas question de nier le courage des hommes de la Brigade Koenig ou la disproportion des forces engagées (3700 Français libres contre quelque 35.000 Germano-Italiens). Plus généralement, ce qui est discuté, c’est l’importance de la bataille, dont on rappelle que, loin d’être une victoire, elle fut au contraire une défaite, puisque l’ennemi finit par s’emparer de la position, et surtout qu’elle n’eut qu’un rôle secondaire dans la bataille du désert. On nous explique en effet que l’Afrika Korps était loin de ses bases de départ, qu’il était en train de s’épuiser et qu’il aurait été de toute façon battu à El Alamein. On nous assure que la troublante unanimité des éloges alliés n’étaient que propos destinés à soutenir le moral d’une opinion publique sérieusement ébranlée par les succès de l’Axe sur tous les fronts. On va jusqu’à reprocher aux illustres anciens de Bir Hakeim (Koenig, Pierre Messmer, le général Saint-Hillier, le général Simon) d’avoir exagérément surestimé la valeur de l’exploit (on aurait sûrement préféré qu’ils la sous-estiment).
En histoire, le débat est libre et il se nourrit généralement de points de vue contradictoires, fondés en grande partie sur des archives, plus exactement sur leur interprétation.
Je me contenterai de rappeler qu’à Br Hakeim, comme il arrive souvent dans l’histoire de France, nous sommes à la fois dans l’histoire et dans la légende.
J’ajoute que sous-estimer ou minimiser l’importance de Bir Hakeim serait pire qu’une erreur : une faute, une impardonnable injustice frappant les hommes de la brigade Koenig, qui ont risqué leur liberté et leur vie pour une mère-patrie où beaucoup n’avaient jamais mis les pieds et qui n’avait pas toujours été très tendre avec eux.
Comme il est souvent arrivé dans le passé, histoire et légende sont étroitement liées. Je pense à l’épopée de Jeanne d’Arc, aux soldats de l’an II, à la Grande Armée napoléonienne, à « ceux de 14 » et, bien sûr, à « l’armée des ombres » de 40-44.
Bir Hakeim est un tout : c’est une histoire et c’est également une légende. Elles sont indissociables. C’est pourquoi, de toutes les batailles livrées par les Français libres sur terre, sur mer, dans les airs, celle de Bir Hakeim demeure à jamais la plus emblématique de la France Libre.
« Quand, à Bir Hakeim, un rayon de sa gloire renaissante est venu caresser le front sanglant de ses soldats, déclarera le général de Gaulle à Londres le 18 juin 1942, le monde a reconnu la France. »
François Broche
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